Mondrian – Tableau No. I

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Piet Mondrian, Tableau No. I

Piet Mondrian est l’un des représentants majeurs de l’avant-garde, notamment en ce qui concerne le passage de l’art figuratif à l’art abstrait. Au cours de sa carrière, l’artiste semble avoir accompli cette transformation stylistique en recherchant à la fois l’unité et l’essence même de l’image. Piet Mondrian trouve son chemin vers l’abstraction à travers l’exploration du paysage. Ce n’est qu’à partir du début des années 1920 que l’artiste se concentre sur un langage iconographique entièrement non figuratif, restreint à une structure orthogonale composée de surfaces en blanc et aux trois couleurs primaires, délimitées par des lignes noires. Ce sont ces œuvres en particulier qui dominent, encore aujourd’hui, la perception du public. Mondrian a lui-même baptisé ce style, développé vers 1920, le « néoplasticisme ».

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Toutes les bonnes choses viennent par trois

Signature, porteuse d’indices

Tableau I porte la double date de 1921 et 1925 à côté des initiales de l’artiste. Mondrian est l’un des premiers artistes de son temps à apposer une double date sur un grand nombre de ses productions. Cette pratique a permis d’appréhender une nouvelle façon de comprendre la datation des œuvres d’art. Ce faisant, Mondrian ne cherche pas à suggérer une phase de travail s’inscrivant dans la durée, mais signale plutôt que l’œuvre a été retravaillée, qu’il y existe un écart entre ces deux versions, et donc une coupure temporelle et stylistique nette.

Mondrian date tout d’abord Tableau I en 1921 (« 21 »). Les spécialistes de Mondrian, cependant, situent le schéma de composition picturale en 1920 plutôt qu’en 1921.

Tableau I est ensuite daté en 1925, de même que trois autres œuvres – des toiles déjà peintes que l’artiste remanie en vue de l’exposition « Mondrian, Man Ray » prévue à la Galerie Kühl & Kühn à Dresde en septembre et octobre 1925. On suppose que, en datant le tableau de 1925, Mondrian se serait trompé, ou aurait simplement oublié l’année de création originale – 1920 ou 1921 ; ce ne serait pas la première fois que Mondrain aurait antidaté une œuvre, ou commis une erreur de cet ordre.

Ces théories peuvent toutefois être réfutées en examinant de plus près la signature : au microscope grossissant, on peut clairement voir le nombre « 21 » inscrit sur la peinture encore fraîche et humide, et le « 25 », beaucoup plus tardif, sur la couche de peinture sèche depuis longtemps dans cette zone. Ainsi, l’œuvre a de facto été initialement datée en 1921. Mondrian a donc considéré Tableau I en tant qu’œuvre achevée deux fois : une première fois à ce moment-là, et une seconde fois en 1925.

Découverte d’une datation supplémentaire par réflectographie infrarouge

L’analyse de Tableau I dans le cadre du Projet de conservation Piet Mondrian a permis, non seulement de découvrir la double datation dont nous avons parlé plus haut, mais également de lever le voile sur une troisième datation, encore plus ancienne, de l’œuvre. La réflectographie infrarouge permet de rendre visible les couches de peintures sous la surface actuelle. En fonction de la composition pigmentaire des couches picturales, les rayons sont absorbés, diffusés ou transmis.

La première signature

Sous la double datation actuellement visible se trouve une inscription plus ancienne : « PM ’2 ». Tous les moyens techniques actuellement disponibles ont été déployés, mais n’ont malheureusement pas permis de décrypter le second chiffre si crucial qui devrait se trouver après le « 2 ». Cette découverte fournit cependant de précieux indices : l’œuvre a été datée trois fois, et considérée trois fois comme achevée par Mondrian lui-même. En ce qui concerne les trois phases de réalisation, il existe deux possibilités : 1920, 1921 et 1925, ou deux fois en 1921 et une en 1925. La théorie des spécialistes selon laquelle Mondrian aurait quand même peut-être peint la première version de Tableau I en 1920 reste donc plausible. Si l’on se penche sur les détails picturaux de l’œuvre (voir ci-dessous), une première version pourrait bien dater de 1920 – même si une coupure stylistique nette n’apparaît pas entre 1920 et 1921, et que l’on observe plutôt un processus fluide.

Premières expositions dans les années 1920 et 1921 ?

L’historique des premières expositions de l’œuvre pourrait également fournir des indices précieux permettant de répondre à la question de la datation de 1920 ou de 1921 : en effet, Mondrian signait uniquement ses toiles prêtes à être exposées ou vendues.

Selon les recherches de provenance, Tableau I aurait été exposé pour la première fois en 1925. Il est cependant tout à fait concevable que la toile ait été destinée à l’exposition « Cubistes et néo-cubistes » prévue de juin à décembre 1920, datée par Mondrian à cette fin, puis retirée de la liste en dernière minute. Notons également une exposition à Amsterdam, organisée par Léonce Rosenberg en octobre 1921, pour laquelle les œuvres présentées n’ont pas toutes été documentées de façon détaillée. « Ce n’est pas mon travail le plus récent ; il date de l’an passé… », écrit l’artiste en septembre 1921 – ce qui indiquerait une première datation de l’œuvre terminée vers la fin de 1920 voire le début de 1921. L’une des toiles documentées pour l’exposition possédait les mêmes dimensions que Tableau I.

Remaniements et évolution stylistique

Mondrian a retravaillé Tableau I trois fois. Reste à savoir ce qu’il a changé à chaque étape. À quoi ressemblaient les deux premières versions ? Comment la composition a-t-elle évolué au cours des trois phases de remaniement successives ? Mondrian apportait fréquemment des modifications à ses œuvres, que ce soit par grattage ou par essuyage ; il est donc difficile de déterminer concrètement quelles en sont les premières versions. Toutefois, Tableau I contient de nombreux indices sur les révisions subies.

Grille et composition

La radiographie de l’œuvre révèle que d’autres lignes noires étaient prévues dans une composition antérieure : elles apparaissent soit sombres, soit claires, selon que Mondrian les a grattées ou a peint par-dessus. Une superposition de ces lignes sur la composition actuelle (voir illustration) montre clairement que l’œuvre d’origine possédait une grille plus dense.

Une analyse du tableau par réflectographie infrarouge en lumière transmise apporte d’autres preuves du travail de l’artiste selon une grille strictement régulière. Sous la couche de peinture des rectangles rouges (malheureusement non visibles sous les autres couleurs), on distingue un quadrillage clair, tracé au crayon gris et à la règle (voir illustrations).

Évidemment, ces esquisses sous la couche picturale pourraient provenir d’une autre peinture que Mondrian aurait commencé puis abandonné, et dont il aurait ré-utilisé la toile pour y peindre Tableau I. Cependant, si l’on continue à tracer ce quadrillage régulier pré-existant avec le même espacement et qu’on le rapporte sur la composition actuelle, on constate avec étonnement que presque toutes les lignes et tous les champs respectent les proportions du quadrillage final et que ce dernier possède ainsi une structure sous-jacente imperceptible.

De 1917 à 1920, Mondrian utilise des grilles régulières telles que celle-ci comme point de départ de ses compositions. Ce détail tend à suggérer que l’artiste aurait pu, après tout, commencer ce tableau dès 1920.

Incessantes diminutions et augmentations

En examinant le tableau au microscope et en le comparant à l’image radiographique, on peut constater un certain nombre de changements tant dans les lignes noires que dans les rectangles de couleur. Ces modifications sont illustrées dans les photographies de détails représentées ci-dessous. Sur l’image radiographique, on peut clairement voir que la ligne noire était à l’origine plus mince et qu’elle a ensuite été épaissie. Ceci est également confirmé par un grossissement au microscope : le noir de la ligne mord sur le champ bleu. Sous la lumière rasante (une puissante lumière latérale permettant de rendre clairement visible les structures de la surface), on peut voir que le champ bleu était, à l’origine, plus large que maintenant, et qu’il apparaît bien sous le trait noir élargi. La couleur bleue est également visible dans la craquelure ouverte.

Ces analyses détaillées ont été menées sur l’ensemble des lignes et permettent de constater deux choses : premièrement, pratiquement toutes les lignes noires de Tableau I ont été élargies ; deuxièmement, la hauteur et la largeur des rectangles de couleur ont été légèrement réduites au cours du remaniement de la toile.

Mondrian n’utilise des traits fins et gris que jusqu’à la fin des années 1920 environ; après quoi, les lignes de la grille deviennent plus larges et sont exclusivement noires. En réalité, on retrouve également des traces de peinture grise sous certaines lignes – ce qui pourrait bien parler en faveur, là encore, d’une première version datant de 1920.

Tons sur tons

Un examen attentif des bords extérieurs du tableau, ainsi que des contours des rectangles de couleur, fournit d’autres indices intéressants sur les modifications apportées par Mondrian à Tableau I. Sous presque chaque rectangle se trouvent au minimum deux couches picturales antérieures, dont les couleurs sont parfois très différentes de la composition actuelle.

Par exemple, les cinq champs bleus étaient au départ bleu clair, puis bleu foncé avant d’arborer maintenant un bleu moyen. Cela se voit très bien sur le contour d’un de ces champs.

Le rectangle allongé, gris clair, était à l’origine rouge, ce que révèle un léger dommage sur le bord extérieur ainsi que la craquelure, ouverte par endroits. Les champs jaunes ont été modifiés, passant du gris clair originel à un jaune foncé, puis au jaune plus clair de maintenant. Les rectangles rouges étaient, à l’origine, orangés avant d’évoluer vers la teinte rouge franc actuelle.

Ici aussi, l’évolution de la couleur dans Tableau I correspond à l’évolution artistique de Piet Mondrian dans le choix de ses nuances de couleurs, passant de teintes mélangées (jusqu’à 1920–1921 environ) à des couleurs primaires de plus en plus pures par la suite.

En dépit des fructueuses recherches du Projet de conservation Piet Mondrian, on ne peut que subodorer une reconstruction des premières versions de Tableau I. Cependant, les résultats tendent à indiquer une première version datant de 1920 plutôt que de 1921. Les transformations de Tableau I reflètent le processus de développement stylistique qu’a connu l’œuvre de Mondrian entre 1920 et 1925, et qui l’a finalement conduit à son désormais célèbre néoplasticisme.

Détails

1. Sur l’illustration de gauche, on a rendu visible le quadrillage situé sous les champs rouges. À droite, en vert, on peut voir ce quadrillage régulier étendu au tableau entier et reporté numériquement sur la composition actuelle. Il est stupéfiant de constater que les dimensions et les proportions correspondent presque partout à celles de la composition actuelle.

2. Détail des deux champs rouges. Sous cette couche picturale, la réflectographie infrarouge en lumière transmise révèle un quadrillage régulier.

Détails

1. Détail moitié éclairage normal (en haut), moitié imagerie par rayons X (en bas). La flèche verte indique la différence d’épaisseur des traits : à l’origine, la ligne noire était plus fine.

2. Détail d’une ligne noire épaissie. La craquelure ouverte dévoile un champ bleu sous-jacent qui était, à l’origine, plus large.

3. Détail du bord d’un champ bleu : au départ, il était bleu clair (1) puis bleu foncé (2) avant application de la couche bleue actuelle (3).

4. Détail du bord externe du long rectangle bleu clair le long du bord droit du tableau. Une ancienne craquelure montre une couche picturale rouge sous la couleur bleue.

5. Détail des lignes noires près du long rectangle bleu clair, le long du bord droit du tableau : on peut voir la couche de peinture rouge sous-jacente à travers une craquelure ouverte.

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