C’est en 1952 qu’Ernst Beyeler et son épouse Hildy rebaptisèrent leur librairie et commerce d’art anciens situé au 9, Bäumleingasse à Bâle en « Galerie Beyeler », posant ainsi les fondations d’une carrière unique. Celle-ci conduisit en 1982 à la création de la Fondation Beyeler et culmina en 1997 avec l’ouverture de la Fondation Beyeler, qui compte aujourd’hui parmi les musées d’art les plus importants et les plus beaux du monde.
La Galerie Beyeler établit des normes
Il était impressionnant de constater avec quelle conséquence l’activité fut développée. Au début, et certainement aussi sous l’influence de l’historien de l’art et conservateur de musée Georg Schmidt, la Galerie Beyeler était clairement orientée vers l’art allemand. Les peintres les plus importants de l’expressionnisme, mais aussi Käthe Kollwitz, Edvard Munch, Alexej von Jawlensky étaient bien représentés chez Beyeler, complétés par des œuvres graphiques de maîtres français des XIXe et XXe siècles. Des artistes contemporains et locaux, en partie amis, faisaient également partie du programme dès le début.
En 1952 et 1953 suivirent avec « Bilder des 20. Jahrhunderts » et « Tableaux français » les premiers catalogues encore modestes, qui s’inscrivaient tout à fait dans la tradition des catalogues d’inventaire graphiques. La sélection ainsi que la qualité artistique établissaient une norme qui ne tolérait aucun compromis. Avec audace, on voulait d’emblée jouer dans la catégorie supérieure et suivre résolument ses propres convictions. L’art devait avoir de la consistance, devait toujours susciter un nouvel enthousiasme, devait aussi faire ses preuves sur une longue période. Une prédilection pour ce qui n’était pas trop courant ou facilement plaisant, pour les tableaux difficiles, était déjà reconnaissable très tôt.
Les années 1950 furent marquées par le développement déterminé de la galerie d’art, la peinture française donnant de plus en plus le ton. Le commerce d’œuvres d’art reposait sur une règle simple : pour chaque œuvre vendue, deux nouvelles étaient acquises. Ernst Beyeler commença à voyager davantage. Munich, Stuttgart, Cologne et Paris étaient ses destinations les plus importantes. Les ventes aux enchères londoniennes furent visitées avec une régularité croissante. Hildy Beyeler veillait à Bâle sur les finances et dirigeait la petite équipe de collaborateurs. Vers la fin des années 1950, l’adresse de la Bäumleingasse n’était depuis longtemps plus un tuyau secret. Outre la clientèle locale, de plus en plus d’Américains faisaient un détour depuis Paris pour visiter les prometteuses expositions d’été de la galerie. La série de catalogues « Maîtres de l’art moderne (1955–1958) » en témoigne particulièrement.
Le marchand d’art devenu homme de musée
L’Amérique du Nord devint un territoire commercial élargi et Ernst Beyeler fit la connaissance de G. David Thompson de Pittsburgh, qui apparut d’abord comme client, puis comme vendeur de sa légendaire collection d’art moderne. Ce dernier était considéré comme un collectionneur notoirement imprévisible et jouissait d’une grande attention dans le milieu artistique. Le respect des galeries new-yorkaises renommées était donc assuré à Ernst Beyeler. En vendant des ensembles entiers d’œuvres de la collection Thompson à des musées, Ernst Beyeler se fit un nom dont le prestige devait désormais ouvrir toutes les portes. Le placement d’œuvres de Klee à Düsseldorf ou des sculptures de Giacometti dans la Fondation Giacometti créée spécialement à cet effet à Zurich rencontra une grande attention. Bien avant qu’une collection propre ne commence à se dessiner, une autre facette du marchand d’art Beyeler en tant qu’homme de musée émergea ainsi.
Ernst Beyeler devint un ami des musées, auxquels il facilita de nombreuses acquisitions. Plus tard, il suscita des expositions entières et les soutint activement.
Pourtant, toute cette gloire ne lui fit jamais oublier les débuts modestes. L’essentiel était et restait la qualité exigeante d’une œuvre d’art. Cet amour, il le partageait généreusement avec ses clients, ses visiteurs et plus tard avec ses collaborateurs de musée. Ce faisant, le regard sur l’essentiel, sur la nature, l’équilibre intérieur, sur les aspects politiques et écologiques ne fut jamais obstrué. Tout ce qui est bruyant et agité, on le cherche en vain dans les espaces de la Bäumleingasse, qui, dans leur modestie médiévale, laissaient toujours la priorité à l’art.
Fondation de la fondation et construction de la Fondation Beyeler
Pendant cinquante ans, Ernst et Hildy Beyeler ont constitué, parallèlement à leur activité couronnée de succès de galeristes, une collection d’œuvres choisies de l’art moderne classique. En 1982, ils ont transféré la collection dans une fondation et en 1989, elle a été présentée pour la première fois au public dans son ensemble au Centro de Arte Reina Sofía à Madrid. La collection a acquis une renommée internationale et a ensuite été complétée avec une grande attention par le couple de collectionneurs.
Avec la fondation est également née l’idée de construire un musée propre. Ernst Beyeler a recherché un lieu approprié et l’a trouvé dans sa commune natale de Riehen : le terrain avec la Villa Berower offrait le lien souhaité avec la nature et était comme fait sur mesure pour un bâtiment de musée qui devait réunir de manière harmonieuse l’art, la nature et l’architecture. Beyeler a confié à Renzo Piano, sans concours, la construction de la Fondation Beyeler, qui a finalement été inaugurée le 18 octobre 1997.
Jusqu’en 2003, Ernst Beyeler a lui-même été directeur de la Fondation Beyeler. En 2003, Christoph Vitali a repris la direction, en 2008 Sam Keller, qui dirige le musée jusqu’à aujourd’hui. Ernst Beyeler est décédé en 2010, deux ans après la mort de son épouse Hildy.